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3000 ans de pensée juive - Cours n° 8/13

Rachi et Tossfot: l'essor du talmudisme  (33 min)

Emmanuel Bloch - spécialiste de philosophie juive

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5 commentaires

Merci, c'est tout 04 juin 20:51, par Sophie Ernst

Je suis très ignorante (en judaïsme, pas en philosophie) et votre façon d'enseigner met en confiance, en expliquant tout de façon claire et précise. Un grand merci, cher monsieur.

Merci 03 juin 23:39, par Joël

Juste pour vous dire merci pour votre réponse.
Trés interessant ce que dit le Maharshal : " les baalei hatossafot ont fait du Talmud une sphère" (dont je suis trèèès loin d'avoir fait le tour)

Encore merci et en attendant vos prochaines conférences.

Le Talmud, texte harmonique 31 mai 21:57, par Emmanuel Bloch

Bonjour Etienne Alef, merci de votre commentaire !

Hello Joël, je suis sincèrement désolé de ne trouver que maintenant le temps de vous répondre. Comme souvent, j’ai du mal à « bloquer » les 2-3 heures que peuvent me demander la rédaction d’une réponse à une question incisive comme la vôtre.

Pour vous répondre, je vais à nouveau devoir distinguer entre plusieurs périodes.

I. Aux temps talmudiques, le « Talmud » tel que nous le connaissons actuellement (Bavli, Yerouchalmi) n’existait pas encore. C’est presque une tautologie, puisque en bonne logique c’est la rédaction du Talmud qui marque la fin de la « période talmudique », mais je préfère le rappeler à tout hasard, car c’est un point qui se révélera important dans la suite.

Cela étant dit, votre question reste de prime abord absolument pertinente. Les Tannaim et Amoraim découvraient effectivement des contradictions entre les différents enseignements qu’ils avaient reçus en tradition des générations qui les avaient précédés, et ils essayaient de résoudre ces contradictions en employant pour cela différentes techniques, dont celle des ‘hiloukim. Maintenant, nous avons vu, au cours de notre troisième conférence, que la pensée talmudique était « pluraliste » en ce sens qu’elle préservait plusieurs opinions divergentes sur une seule et même question, mais nous n’avons pas vraiment traité des différentes conceptions de la mahloket. Il existe en effet plusieurs compréhensions différentes, au sein même du Talmud, de la portée et de la fonction des différends talmudiques, ainsi que de la question corollaire qui est celle du rôle interprétatif du Sage talmudique.

On pourrait faire un cours entier sur ce seul point, mais je vais essayer de faire bref et de présenter rapidement deux approches différentes. Je les aborde ici en utilisant la formulation des sages médiévaux (richonim), qui est presque toujours plus explicite, mais ces approches se retrouvent au gré des différents textes talmudiques (note : je reprends ici des idées de Moshe Halbertal).

- Première approche : celle du r. Avraham Ibn Daud (1110 – 1180 environ).

הקדמה לספר הקבלה מאת אברהם אבן-דאוד הלוי

זה ספר הקבלה כתבנוהו להודיע אל התלמידים כי כל דברי רבותינו ז"ל חכמי המשנה והתלמוד כלם מקובלים חכם גדול וצדיק מפי חכם גדול וצדיק ראש ישיבה וסיעתו מפי ראש ישיבה וסיעתו מאנשי כנסת הגדולה שקבלו מן הנביאים זכר כלם לברכה. ולעולם חכמי תלמוד וכל שכן חכמי משנה אפילו דבר קטון לא אמרו מלבם חוץ מן התקנות שתקנו בהסכמת כלם כדי לעשות סייג לתורה. ואם לחשך אדם שיש בו רוח מינות לומר מפני שנחלקו בכמה מקומות לפיכך אני מסתפק בדבריהם אף אתה הקהה את שיניו והודיעו שהוא ממרא על פי ב"ד. ושלא נחלקו רז"ל לעולם בעיקר מצוה אלא בתולדותיה ששמעו עיקרה מרבותם ולא שאלום על תולדותיה מפני שלא שמשו כל צרכן. כיוצא בו לא נחלקו אם מדליקין נר שבת אם לא. על מה נחלקו במה מדליקין ובמה אין מדליקין. וכן אם חייבין אנו לקרוא קריית שמע ערבית אם לא. על מה נחלקו מאימתי קורין את שמע בערבין ומאימתי קורין את שמע בשחרין. וכן בכל דבריהם.

L’auteur décrit ici un processus de corruption. La Torah a été donnée dans son entièreté à Moise, qui la transmit, entière également, à Josué, et ainsi de suite au cours des générations suivantes. Dans cette optique, le rôle des rabbins est simplement de préserver le message divin et de le transmettre plus loin, intact. Il y donc une seule vérité, celle de Dieu. Toutefois, le problème était que les élèves des Sages, parfois, ne prêtaient pas suffisamment attention ou ne posaient pas les bonnes questions, et des erreurs et omissions finirent par se glisser au sein de la Tradition, résultant en des disputes – les mahlokot que nous connaissons. Selon cette logique, une mahloket est un phénomène essentiellement négatif, et seule l’une des opinions exprimées peut être correcte ; le rôle interprétatif du Sage consiste en un effort pour reconstituer cette vérité originelle.

Un texte talmudique correspondant est par exemple celui de Babli Sanhedrin 88b :
משרבו תלמידי שמאי והלל שלא שימשו כל צרכן - רבו מחלוקות בישראל, ונעשית תורה כשתי תורות.

- Deuxième approche : celle du Ritva (1250 – 1330 environ).

חידושי הריטב"א מסכת עירובין דף יג עמוד ב

אלו ואלו דברי אלהים חיים. שאלו רבני צרפת ז"ל היאך אפשר שיהו שניהם דברי אלהים חיים וזה אוסר וזה מתיר, ותירצו כי כשעלה משה למרום לקבל תורה הראו לו על כל דבר ודבר מ"ט פנים לאיסור ומ"ט פנים להיתר, ושאל להקב"ה על זה, ואמר שיהא זה מסור לחכמי ישראל שבכל דור ודור ויהיה הכרעה כמותם, ונכון הוא לפי הדרש ובדרך האמת יש טעם וסוד בדבר.

Il s’agit du texte que vous citez vers le bas de votre question (Erouvin 13b et parallèles : Elou ve-Elou divrei elokim ‘hayyim). Il ne me semble pas y voir l’idée de cohérence du texte talmudique à proprement parler, mais bien celle d’un certain pluralisme inhérent au texte divin. En d’autres termes, les différences peuvent coexister, mais on ne voit pas ici qu’elles aient besoin d’être « éliminées ». Ce qu’il faut noter ici, c’est que la ma’hloket est présentée comme faisant partie de la Torah. La Torah comprend toutes les discussions ultérieures des Sages humains, qui représentent chacun une facette du tout. C’est ensuite aux grands de chaque génération de fixer la halakha, en fonction des circonstances d’espèce et en choisissant parmi les différentes options possibles. La grande différence ici est que la dispute talmudique n’est pas le résultat d’un processus de corruption, elle est inhérente a la Torah elle-même, et que le rôle du Sage n’est pas de reconstituer la vérité mais de la concrétiser dans une situation donnée.

(Pour un troisième avis sur ces mêmes questions, voyez ce qu’écrit le Rambam dans son introduction à son commentaire des Michnayot. A l’opposé des deux autres opinions ci-dessus, il ne me semble pas que Maimonide ait sur qui s’appuyer dans les textes talmudiques, il s’agirait là d’une nouveauté).

Il y aurait encore beaucoup à dire, mais en résumé il me semble clair que l’on trouve, dans le Talmud, différents textes représentant plusieurs approches du concept de ma’hloket et de ses conséquences. Aucune d’entre elles n’est toutefois identique avec le concept des baalei hatossafot que je décris dans la conférence. L’idée de cohérence apparait, certes, ici ou là, mais elle est le plus souvent ponctuelle (i. E. On part de l’idée que les enseignements de tel rav ne doivent pas se contredire ; ou que ceux de la Michna, œuvre de Rabbi Yehouda HaNassi, ne doivent pas se contredire ; etc. ), pas globale.

De fait, la question de la « cohérence globale » ne pouvait se poser qu’après la clôture du Talmud. Et pour illustrer cela, je vais ici distinguer entre l’approche des Géonim, d’une part, et celles de Rachi et des Baalei haTossafot, de l‘autre.

II. Epoque des Géonim.

Peut-être connaissez-vous cette lettre de r. Sherira Gaon : http : //www. Daat. Ac. Il/daat/vl/shrira/shrira01. Pdf (elle existe dans deux versions différentes). R. Sherira Gaon décrit ici un processus de rédaction du Talmud très particulier : un peu comme les frères Grimm, qui allèrent de village en village pour y récolter les légendes populaires et en faire un livre - compilation, pour r. Sherira Gaon les enseignements talmudiques ont aussi été récoltés ici et là avant d'être rassemblés dans ce qui est devenu le Talmud.


C'est une vision très différente de ce que sera l'optique harmonique de Rachi / des Tossaphistes. Il n'y a pas d'unité sous-jacente à rechercher. Les Sages de Babylone étudiaient apparemment la Guemara en recherchant le pchat local, et n'étaient pas trop troublés par les contradictions avec d'autres sougyot. Il était toujours temps de se poser la question de savoir quelle opinion était plus normative que l'autre lorsque la halakha devait être tranchée.

A ma connaissance, cette méthode s'est prolongée en Espagne chez le Rif, le Ri Migash et les autres... Jusqu'au Ramban, déjà influencé par la méthode dialectique des baalei hatossafot. On perçoit clairement la différence, dans leurs écrits, entre le Rif et le Ramban, par exemple.

III. Epoque des Tossaphistes.

C’est ici qu’intervient le changement décrit dans cette conférence : la recherche de la cohérence globale. La vision de l’ensemble du corpus talmudique comme « un seul esprit ». Ce changement n’est d’ailleurs pas passé inaperçu auprès des générations ultérieures, je me souviens d’avoir lu un commentaire du Maharchal (16eme siècle) qui disait, dans son introduction au Yam chel Chlomo : les baalei hatossafot ont fait du Talmud une sphère (i. E. Ont relié entre eux les différents enseignements de manière à en faire un tout cohérent). C’est ce que je voulais décrire ici.

Les ‘hiloukim des baalei hatossafot sont introduits par eux, pas découverts. Ils n’existent pas dans les textes examinés et sont surajoutés de l’extérieur. Mais il est exact que les tossaphistes suivaient en cela, dans leurs techniques d’interprétation, les précédents talmudiques. Car on trouve bien souvent, dans les commentaires des tossafot, la question (parfois implicite) « d’où savons-nous que l’on peut faire une telle distinction ? », suivie d’une indication d’un passage talmudique servant de précédent. C’est d’ailleurs l’explication la plus probable au terme de « tossafot » - un ajout au Talmud. Les tossaphistes se voyaient comme continuant l’œuvre d’interprétation des Sages du Talmud eux-mêmes.

Pour résumer en deux lignes cette très longue réponse, les tossaphistes ont eu effectivement quelques sources d’inspiration dans les textes talmudiques, mais ils développèrent aussi bien le postulat (cohérence du texte talmudique) que son application (‘hiloukim et autres techniques) bien plus loin que leur modèle de base ; et, par rapport a la période des géonim qui les a précédé, le changement est encore plus frappant.

Merci 27 mai 23:39, par Etienne Alef

Encore un conférence très sympa à écouter.
Bravo pour les explications claires et limpides.

Le Talmud - texte harmonique 23 mai 23:51, par Joël

Bonsoir Emmanuel,
Félicitations pour votre conférence.
Un point a retenu plus particulièrement mon attention, vous dites : le talmud est un texte cohérent, oeuvre d'un seul esprit, d'une seule conscience. Vous ajoutez, si j'ai bien compris, que cette notion apparait à partir du moyen âge. Au début de la conférence, vous indiquez que le talmud est une compilation de texte (de divers auteurs). Difficile, très difficile de faire d'une compilation de texte une oeuvre cohérente.

Que faut il comprendre ?
Que les baalei tossfot vont "tout faire" pour que le texte soit cohérent en introduisant les'hiloukim pour que les divergences apparentes du talmud coexistent ? Ou bien le texte est cohérent (postulat) et les baalei tossfot découvre une méthodologie ('hiloukim) qui permettent de comprendre les différences / incohérences apparentes ?

Est-ce que le concept de cohérence du talmud correspond à : Elou Veelou divrei Elokim'haim hein (Erouvin 13b) ?
Les sages du talmud étaient eux mêmes conscients des incohérences "apparentes" du texte talmudique. On trouve souvent des amoraim qui voulant expliquer une mishna se trouvent confrontés à une contradiction. Pour lever cette difficulté, ils nous disent que la 1ere mishna porte sur un cas et la 2ieme sur un autre cas. La contraction apparente disparait.
Vous semblez dire que la méthode des'hiloukim est une découverte des baalei tossfot, mais n'était elle pas déjà contenue dans le Talmud lui meme ?

Bien à vous et encore félicitations pour vos conférences.
Joël.

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Biographie du conférencier

Emmanuel Bloch - spécialiste de philosophie juive

Originaire de Colmar en Alsace, Emmanuel Bloch est titulaire de deux Masters, en finance et en droit. Arrivé en tête au brevet d’avocat du canton de Genève, il a travaillé par la suite, dans cette même ville, en tant qu’avocat spécialisé dans la fiscalité internationale. Il a étudié à la yechiva Ohr Somayach, aux Etats-Unis, puis au kollel de Genève. Il intervient sur le site de questions/réponses Cheela (www.cheela.org), et contribue régulièrement au blog Modern Orthodox (www.modernorthodox.fr), site de référence sur les questions de confrontation entre Torah et modernité. Il est également l’initiateur du forum de la conversion (http://guiyour.xooit.com/index.php). Il habite aujourd'hui, à New York, où il termine un programme de Masters en philosophie juive (Machshevet Israel) à l'Université Hébraïque de Jérusalem, avant de poursuivre par un doctorat en philosophie de la Halakha.

Bibliographie générale

Sélection d'une liste d'ouvrages sur le sujet
  • Judicial deviation in Talmudic law : governed by men, not by rules , Hanina Ben-Menahem, (Harwood Academic Publishers, 1991)
    Amazon | Rachel
  • Rachi de Troyes, Simon Schwarzfuchs, (Albin Michel, 2005)
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  • Rashi et la culture juive en France du nord au Moyen Âge , Gilbert Dahan (sous la direction de), (Peeters , 1997)
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  • Le Brûlement du Talmud à Paris, 1242-1244, Gilbert Dahan (sous la direction de) , (Cerf, 1999)
    Amazon
  • Becoming the People of the Talmud, Oral Torah as Written Tradition in Medieval Jewish Cultures , Talya Fishman, (University of Pennsylvania Press , 2011)
    Amazon
 

Editeur

Editeur de la conférence

Le travail de séquençage, de titrage, les documents et les annexes de cette conférence ont été réalisés par Ruben Honigmann

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