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Le suicide collectif de l'Egypte - n° 13

Chemot: Pharaon réécrit l'Histoire  (30 min)

Joël Hanhart - Ophtalmologue

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12 commentaires

Le dialogue, antidote au totalitarisme... 10 janvier 09:24, par Yoël HANHART

Merci à toutes celles et ceux qui ont pris le temps de laisser ici un message, donnant naissance à un échange, bien plus intéressant qu’un long monologue, aussi compétente et douée que puisse être l’équipe technique et éditoriale d’Akadem (qui pour rendre ces discours vivants, les agrémente et parfois les coupes ; juste vengeance que cette tartine, l’écrit échappant à son élaguante élégance).


@Yael BS : Je partage votre étonnement quant à la responsabilité (évidente ?) de Yossef dans la restructuration profonde de l’Égypte dont il est question ici. Et ne puis évidemment que proposer quelques pistes, vite déboussolantes si on les pousse jusqu’en leurs conclusions radicales.


Remarque préliminaire : j’éprouve, comme nombre d’entre nous sans doute, une forte suspicion face à toute lecture actualisante du Pchat (exercice consistant trop souvent à le faire coller avec telle ou telle théorie, qu’elle soit psychologique, sociologique, politique, économique ; j’espère, si D’ veut, aborder frontalement la question du Pchat, dans son versant halakhique à l’occasion de la Parachat Emor) et, par conséquent, désirerais ici, autant que faire se peut, ancrer ces hypothèses dans le paysage midrachique. Or, si nos Sages n’hésitent pas à accabler Yossef, je ne crois pas que ce point spécifique lui ait été reproché. Tous les mots qui suivront devront donc être pris avec des pincettes.

Nous ne perdrons donc surtout pas de vue les limites d’une approche qui ferait porter à Yossef le chapeau de la mise en route d’un système totalitaire. In fine, nous ne pourrons prétendre comprendre Yossef Hatsadik ! Il s’agit tout au plus de nous rendre quelque peu intelligible le rôle de celui qui énoncera à ses frères que, derrière les volontés particulières et les histoires singulières, il est une Volonté suprême, celui qui face à Pharaon s’écriera : « Bil’aday », « les choses se font sans moi » (Berechit, 41, 16), ouvrant à une lecture dédoublée de l’Histoire comme espace déterminé tout à la fois par l’action humaine et par cette Volonté qui utilise ladite action pour parvenir à Ses fins.

Avant de décrire Yossef comme agent contribuant volontairement à la mise en esclavage d’un peuple, éminence grise qui ferait basculer l’Egypte dans l’absolutisme, il convient de mentionner qu’il existe des opinions, très proches du texte, selon lesquelles ce passage s’est fait bien malgré lui (Mechekh ‘Hokhma sur Berechit 47, 23 ; Ha’emek Davar sur Berechit 47, 25).

Qui plus est, livrer les clés d’un pays à un homme, afin de sauver ce pays d’une mort certaine, s’apparente à un acte de sauvetage (en période de crise, le modèle athénien cher à @Elisabeth représenterait une anomalie de l’histoire ; ce modèle, inconnu à l’époque de Yossef, n’avait que peu de chances de s’imposer de lui-même, en moins de sept ans. L’histoire contemporaine, notamment du Moyen-Orient, ne nous invite-t-elle pas à mettre en doute l’idée d’une démocratie parachutée de l’extérieur ? Sur le fond, @Elisabeth, j’aimerais partager votre enthousiasme en voyant la démocratie comme l’aboutissement attendu d’une gestation plurimillénaire, mais ai à ce sujet quelques doutes. En regard de qu’il faut bien qualifier de chimère, j’espère qu’on aura l’occasion de reparler du messianisme, ancré dans le réel, autour de la parachat Balak et de constater que la Thora semble proposer un modèle sensiblement différent ; fin de la digression). Si cet homme, Pharaon en l’occurrence, en profite pour établir un régime d’oppression, il en porte la pleine et entière responsabilité. Dans cette lecture, Yossef n’aurait que livré la formule de la survie de l’Egypte, qui passait à ce moment donné par un pouvoir encore plus fort. L’alternative aurait été la désagrégation et la famine généralisée, avec son cortège de violences, sans doute plus redoutable que la seule existence d’un pouvoir centralisé. Je vous remercie vraiment de votre contribution qui donne une coloration joséphique aux délibérations jacobines (!) et, tissant des liens entre les époques, nous ouvre des pistes de réflexions on ne peut plus actuelles (état d’exception, crise des élites, déconnection d’avec le peuple, province et décentralisation : on pourrait passer en revue tous les poncifs qui peuplent les journaux et font, en quelque sorte, la France politique).

Tout cela étant dit, il semble légitime de voir Yossef comme celui qui a permis l’émergence d’un régime de type totalitaire. C’est en effet la suite directe de mes propos sur Akadem. Par-delà les circonstances, il faudrait alors justifier un comportement aussi stupéfiant.

Une hypothèse, qui vaut ce qu’elle vaut…

Face à ses frères, Yossef s’est confronté au refus d’un leadership à ses yeux bénéfique à la collectivité.
En Égypte, Yossef a vécu l’expérience cruelle de deux injustices. L’arbitraire de Pharaon et celle de Potiphar d’une part, l’absence de morale sexuelle d’autre part.

Force est de constater qu’en participant à l’élaboration d’un régime politique nouveau, Yossef articule d’une manière révolutionnaire ces trois problématiques.

Le pain, nous disait Potiphar (voir Rachi sur Genèse 39, 6(, c’est à la fois la subsistance la plus basique et la jouissance sexuelle. La relation au pain, les Egyptiens devront la réapprendre, comme si Yossef profitait de la situation pour rééduquer massivement l’Egypte, dans son rapport polymorphe au pain. (voir Kli Yakar sur Genèse 6, 18 à mettre en rapport avec Rachi sur 41, 55(. Remettre l’Egypte sur la voie de la morale passait par une brisure irréversible de la mentalité de petit propriétaire (de la féodalité qu’illustre Potiphar et dont il fit les frais). Si le pain est à Pharaon, que les corps ont cessé d’appartenir pleinement à l’Egyptien dépravé, alors le despotisme pourrait n’être qu’une étape vers la pleine libération des corps et des esprits. La politique de Yossef s’inscrirait de la sorte dans une vision éthique dans laquelle Pharaon, négation de la corporalité, à son tour, n’est qu’un moyen. Le verset 8 du premier chapitre de Chemot, celui sur lequel j’insiste dans mon propos, se teinte alors d’une douloureuse ironie. Pharaon se prend au jeu, se considérant comme finalité ultime et faisant donc s’effondrer le projet rédempteur de Yossef, oublié.

Quoi qu’il en soit, inscrire la loi dans le corps, casser la souveraineté des corps revient à s’ouvrir à une nouvelle dimension : l’autorité pharaonique n’est paradoxalement qu’un appel à concevoir qu’il existe un au-delà de l’individualité égotique, celle qu’incarnent à la fois Mme Potiphar et Pharaon, cet homme qui maîtrise toutes les langues mais pas celle de sainteté (Talmud B. Sota 36 :), ladite sainteté passant par un rapport distancié à la sexualité (Na’hmanide sur le début de Parachat Kedochim), à sa débrutalisation (voir Maïmonide, Guide, III, 8).


@Steve. Je crois reconnaître dans vos propos les prémisses que Marx élabore dans sa lecture du communisme primitif. Il serait tentant de voir en Yossef un Gracchus Babeuf (« dans la meilleure forme de gouvernement, il faut qu’il y ait impossibilité à tous les gouvernés de devenir, ou plus riches, ou plus puissants en autorité, que chacun de leurs frères ; afin qu’au terme d’une juste, égale et suffisante portion d’avantages pour chaque individu, là, la cupidité s’arrête et l’ambition rencontre des bornes judicieuses. ») ; ce serait oublier que dans le bonheur commun, dans les termes mêmes du Manifeste des Plébéiens, là-même où l’on évertue à ne pas voir en Robespierre un pharaon, la guillotine attend son heure comme Staline attendra la sienne à l’ombre du Capital et que le défi, pour les Hébreux emportant les ossements de Yossef (le nôtre, de Joseph et de défi !), sera précisément de continuer à porter les valeurs des Pères dans un monde devenu agraire.


Merci @B. Vaisbrot de vos commentaires toujours très constructifs. Difficile de ne pas s’accorder pour voir avec Vassili Grossman que ce sont ces petits gestes de bonté qui défont le totalitarisme (et les grandes et belles idées qui lui donnent naissance). Je crois comprendre ce que vous dites, mais compte m’interroger avec vous, lors de la Parachat Vayakhel, sur les limites de ce que vous appelez ici « l’éthique humaniste ».


Pour mettre tout cela ensemble, histoire de conclure avant que le site d’Akadem ne bogue sous le poids de cette réponse, qui se veut invitation au dialogue, on retiendra que tout projet politique peut être retourné contre ceux qui l’ont conçu et initié (les exemples abondent, et les Juifs ont bien souvent joué le rôle de dindons de la farce) et, surtout (fin mot de l’H/histoire ?) que la Révélation, que prépare la Genèse et qui se vivra dans l’Exode, vient aussi, possiblement, nous faire échapper au vertige de l’Histoire en conjuguant le Bil’aday et le Hinéni-me voici en une praxis balisée par les Mitsvot, que l’on traduirait trop simplement par commandements.

Merci encore à toutes et à tous de vos remarques !

Yoël.

Responsabilité de Joseph ? 28 décembre 19:51, par Yael BS

Merci pour votre passionnant commentaire ! Comment neanmoins comprendre le rôle de Yossef dans la transformation de l'Egypte en Etat possedant jusqu'au corps de ses habitants ? Merci pour votre reponse !

Chemot 26 décembre 21:19, par Charlie

Bravo pour ce travail remarquable.

Passionnant 25 décembre 20:21, par V.L.

Très belle lecture, c’est passionnant.
Non, il n’y a aucun anachronisme : oubli, dénis divers, théories du complot, suppression du masculin... Nous y sommes en plein dedans...
Merci pour les références, il est urgent de les remettre au goût du jour.
À bientôt.

Passer au livre de la délivrance 25 décembre 16:08, par Elisabeth

N'est-ce pas le principe de cette société démocratique attendue ?

 

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